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mercredi 9 septembre 2020

Le genou de Claire

- Alors cela vous fait… 26 semaines de retard pour 10 ouvrages donc… c’est facile : 260 € d’amende. J’espère que vous avez pris votre carnet de chèques ?

- Excusez-moi. Mademoiselle ? Mademoiselle… J’étais en voyage. Je suis sincèrement désolé. J’ai entendu tous vos messages hier, ceux que vous avez laissés sur mon répondeur. Je suis confus, je vous assure. Si j’avais su… Mais j’ai une excuse…

- 26 semaines ! Il ne peut pas y avoir d’excuse ! J’applique simplement le règlement de la bibliothèque. Convenez que ce n’est pas respectueux pour les autres lecteurs. Si tout le monde faisait comme vous ! Des lectrices ont peut-être eu besoin de certains ouvrages que vous déteniez. Je dis « peut-être » mais je le sais. Barthes, par exemple, Fragments d’un discours amoureux, on l’a demandé cinq fois ce mois-ci! Et vous osez dire que vous étiez en voyage ! Pardon mais vous êtes gonflé quand même. 10 ouvrages de littérature et de philosophie, c’est… de la séquestration ! J’espère que vous avez pris votre carnet de chèques ?

- Vous êtes si charmante quand vous vous emportez ! Le rose là sur vos joues, cela vous donne un air de Fragonard. « Les hasards heureux de l’escarpolette ». Vous connaissez ce tableau j’imagine? Le rose rebondit sur l’étoffe de la robe qui se soulève délicatement… Vous avez entièrement raison. Je suis tout à fait fautif. Mea Culpa ! Mais vous faites fausse route si je puis me permettre. Je n’ai pas abandonné ces 10 livres à Paris pendant que je partais admirer la grande bleue à Capri… Non, je me suis enfermé dans ma chambre, j’ai besoin de m’isoler pour écrire. Mon voyage est intérieur. Je pars en écriture. Vous ne pouvez que comprendre cela Claire. Ces 10 livres sont mon viatique, j’ouvre le matin des paysages qui dessinent la pente que je vais prendre.

- Je ne m’appelle pas Claire monsieur. Je ne sais pas quelles salades vous voulez me servir mais je tiens à vous dire que tout ce que vous me débitez ne m’intéresse pas le moins du monde. Et d’ailleurs, si vous continuez ainsi, je me verrai dans l’obligation d’appeler le responsable.

- Savez-vous pourquoi on emprunte des livres ? Pour lire, pour écrire, ou pour d’autres raisons encore… Voilà pourquoi vous êtes Claire sur son escarpolette, lançant malicieusement son soulier en l’air tandis qu’elle découvre une jambe fine, de sa cheville à son genou. Si vous étiez un film, vous seriez Le genou de Claire, hautaine et charmante, sûre de vous et insolente.

- Ne vous faites pas d’illusions, vous n’aurez pas d’autre solution que de payer les 260 euros. Mais je tiens cependant à vous informer que vous auriez pu prolonger le prêt – ça se fait de manière informatique, sans même vous déplacer. Mais aujourd’hui, je ne peux plus vraiment rien faire pour vous. Je suis désolée… C’est informatisé, vous êtes fiché. Si vous ne payez pas, vous serez condamné. Vous risquez la prison, vous le savez ? Ce serait dommage quand même…

- Merci de vous soucier ainsi de moi Claire. Ne vous en faites pas, bien sûr que je vais vous payer. 260 euros, ce n’est pas si cher après tout pour la scène finale que vous offrez à mon roman. Mon carnet de chèque… Mince. Où est mon carnet de chèque ?

© Rafaëlle Jolivet,
9 septembre 2020

mercredi 26 août 2020

C'est bien.

Mesdemoiselles, Mesdames, Messieurs, sans oublier les enfants, bonjour !

Je vous parle du rayon cuisine près des casseroles avec mon mégaphone, une excellente protection contre la Corona entre parenthèses. Je vous invite à venir me rejoindre. J’ai un tas de choses utiles, oui très utiles à vous dire. Il est capital que vous m’entendiez. Vous avez bien entendu : CAPITAL.

Mon ami le directeur de ce super marché Monsieur Angelopoulos m’a autorisé à tenir ce… cette disons, cette petite conférence qui n’en n’est pas une d’ailleurs. Disons cette allocution improvisée. Je vous invite à venir me rejoindre. Je pourrais vous vendre quelque chose d’évidemment extraordinaire et surtout de parfaitement inutile ; je pourrais vous promettre de vous donner un tas de choses elles aussi totalement inutiles ; je pourrais vous faire une pub détournée pour une marque connue et inutile. Ce n’est pas le cas. Pas du tout. Si c’est le cas traitez-moi de menteur. Injuriez- moi, même  ! Battez –moi ! Je l’ai promis à Angelopoulos. Rien à vendre, rien à donner. Ou plutôt tout à donner mais rien, rrrien, rrrrien de matériel ! Que des sentiments, de beaux sentiments, des émotions, de belles émotions , de la beauté, de la belle beauté, j’espère, de l’espoir j’espère, des perspectives j’espère, des ouvertures j’espère. De belles ouvertures sur l’ailleurs. Sur le rêve j’espère ! Venez m’écouter. Simplement écoutez un homme simple, tout simple, basique, un homme quoi ! Un homme de la rue. Un quelconque… c’est moi. Alors cet homme banal un jour se décide. Il prend son tabouret et son mégaphone, se dirige vers le super marché ami du coin de sa rue, pour rende la parole, dire ce qu’il a sur le cœur. Vous parlez à vous, ceux qu’il ne voit même pas quand il vient faire ses achats. Mais cette fois il veut les voir vraiment, leur parler vraiment. De cœur à cœur. Voilà le programme simple et révolutionnaire. Non ?

Qui se parle ici ? Qu’est-ce qui s’échange ici ? Sinon de la monnaie et des « Bonne journée ! » automatiques. Lâchez vos légumes et vos conserves, vos patates et vos produits laitiers. Venez, accourez vers moi. Je suis près des casseroles.

J’aime bien ce voisinage. Car c’est ce que je veux… couper les fils des casseroles que chacun traîne derrière lui… peut-être… même pas. En vérité… en vérité, je ne prétends à rien ! Aucune cause. “Ne vends rien, ne défends rien“, c’est mon credo. Ma voix simplement vous titille, laissez-vous faire. Je vous jure qu’il n’y a aucune embrouille, aucune manipulation. Je ne sers personne. Désire simplement vous parler. Un petit moment à partager. Dans ce super marché, cette oasis de douceur et d’échanges. Voilà le programme. Je vous attends. Venez. Venez, accourez… je vous attends.

Ah ! j’en vois déjà qui arrive. Bonjour Madame, bonjour mon garçon. Ça te fait mal aux oreilles le mégaphone ? (Il baisse le ton.) Je baisse le son. Voilà. Bonjour Messieurs. Belle journée ! Non je vous l’ai dit, je n’ai rien à vendre, rien à donner… attendez, ne partez pas... pas tout de suite. Attendez. Une petite pause. Un petit écart, ça vous irait ? Un petit écart de rien du tout dans la vie quotidienne, non ? Ça pourrait, non ? ça pourrait être bien, le petit écart. Une petite aventure quoi ! Approchez mesdemoiselles, mesdames, messieurs, sans oublier les enfants…

En premier, nous allons tous les remercier. Tous qui ? Qui ? Qui ? Mais voyons, vous savez bien. Ils étaient là et ils sont toujours là. Dans la période de confinement, ils n’ont pas capitulé. Courageusement, ils ont continué masqués, gantés, hydro alcoolisés, à nous servir. Les caissières, les livreurs, les débardeurs… pardon les fournisseurs, et aussi les rangeurs de rayons, les approvisionneurs de tout le nécessaire, les camionneurs aussi… tous de vrais cascadeurs, prenant tous les risques ... pour nous ! Et aussi les techniciens de surface comme on dit… pour nous. Les nettoyeurs en tout genre, pour nous. Les arrangeurs aussi  ! Bien là… oui bien là, se coltinant la sale besogne ! Plus gentils que d’habitude. Vous avez remarqué ça ? Pas vrai Madame. Plus gentils, non ? Vous ne trouvez pas, Monsieur ? Plus présents. Si, si. Comme nous le sommes d’ailleurs, plus présents... ici, nous aussi. On les applaudit. Pourquoi, on ne les applaudirait pas, eux aussi ? On applaudit tout ce beau monde qui nous a servi. Bravo, bravo au personnel de ce super marché. Et on va les applaudir à l’Espagnole ! À savoir des paumes chauffées à blanc, des doigts souples agités joyeusement qui se multiplient par dix, pour devenir des éventails avant de faire leur entrée en scène. Elles peuvent alors, les mains, à la fois détendues et fermes, bien à plat, se frapper l’une contre l’autre, et donner leur maximum d’efficacité, en bruit s’entend, non pas en uppercut. Qu’elles se fassent entendre, Bon Dieu, ces deux mains ! Mais pas que ! Que sec, plein, rond, rythmé, musical… soit leur bruit ! Que les applaudissements montent en bulles dans le ciel, qu’ils en rejoignent d’autres et d’autres et encore d’autres, que la belle rumeur produite ouvre toutes les fenêtres, fasse danser les immeubles, frapper du pied les réverbères, déhancher les murs, sauter les toits, chanter les cheminées. Exploser le super marché. Flamenco le bruit !

Bravo aussi à Monsieur Angelopoulos, le directeur, qui a montré dans cette période critique un sens incroyable des responsabilités, et qui a été si attentif à ses employés et à leur santé. Pas une victime du Corona dans ce super marché. Bravo. Bravo. Rassurez-vous, je ne fais la publicité de personne. Je parle avec mon cœur. Quand c’est bien, c’est bien. Il faut le dire, le crier, même. Allez-y tous. Ensemble. Un, deux trois : C’est bien… C’est bien, c’est bien, c’est bien… il est bien ce « c’est bien », non ? Non, non, non. Arrêtez ! Pas bien ! Une variation. Il nous faut une variation… quelque chose de plus sonore, de plus… de plus envoloppant, dérapant… plus rythmique. Il nous faut… Du rythme. Une variation alléchante, trébuchante, allégoriquement soufflante. Plus adaptée à la situation quoi, cette variation ! Adaptée à l’exceptionnelle de la situation. Attention. Un deux, trois : BIEN C’EST, BIEN C’EST, BIEN C’EST… Nous voilà bien bien lancés, bien bien en voix, bien bien en mouvement. Rien, rien, (il se met à chanter) rien de rien, rien, je ne regrette rien… Rien ne nous arrêtera… Pas vrai, pas vrai ? Partez, restez, que m’importe ! L’important est… l’important, c’est que nos paroles criées s’inscrivent dans… dans les casseroles, qu’elles les fassent exploser, que ces casseroles qu’on traîne derrière nous depuis tant d’années, deviennent de plus en plus petites, se perdent, disparaissent, que nos paroles proférées à l’envi, en rythme, oui en rythme… viennent percuter les murs de nos habitudes, qu’elles sculptent ces murs de pierre en autant de statues de liberté et d’invention. À bas les casseroles, à bas les conserves, à bas les légumes. Non, non, non nous ne sommes pas des légumes ! Pas vrai ? Mais des êtres de sang et de chair. (Il chante ) Sixteen tones… Yeah ! Que le super marché porté par nos voix, par nos désirs, monte droit dans le ciel pour se diluer dans un nuage. Regardez. Tout à l’heure, nous sortirons pour le voir, notre supermarché, volant dans les airs avec Monsieur Angelopoulos le chevauchant et voulant lui rendre son âme, lui faire rendre son âme, le saignant à blanc, son super marché. Bravo maître Angelopoulos ! Il liquidera les rayonnages, les caddies, les caisses. On va tout liquider ici. Tout. Et même le liquide sera liquidé, je vous le dis, je vous le prédis. C’est dit et proclamé. Voilà !

Cette société anonyme est à vomir. Oui, vomissons de concert l’anonymat de nos vies, cette impitoyable poursuite du profit. Cet entassement nauséabond de nos envies téléguidées. À bas la marque ! À bas !! Vous partez ? Pourquoi partez-vous ? Ne partez pas… vous n’allez pas retourner dans les allées lugubres de la consommation ?! dans les eaux glacés du calcul égoïste ?!! comme le dit magnifiquement le compère Marx. Restez avec moi, ne ratez pas le clou de la soirée… Vous le regretteriez toute votre vie… Pour vous, Mesdemoiselles, Mesdames, Messieurs, sans oublier les enfants, voilà la chose incroyable à laquelle vous allez assister… gratuitement ! Mais pour que cette chose extraordinaire survienne ... d’abord, il faut sortir… Dehors ! Venez, suivez-moi… venez, n’ayez pas peur. Suivez-moi. En file indienne derrière moi. On y va. Qui m’aime me suive. Nous allons dehors sur le parking, avec nos caddies bien remplis, les vider et surtout dessiner un cercle, un beau cercle, un cercle parfait… 

Bien, vous y êtes. Tout le monde est là. Prêts, prêtes ? Bien. Maintenant, s’il vous plaît, il me faut un silence absolu, une attention absolue, une confiance absolue. 
 Maintenant, il nous faut tendre vos mains vers le ciel… s’il vous plaît, oui… tendez vos bras vers le ciel, et agitez vos mains pour l’appeler. Oui l’appeller… On l’appelle…Viens, viens, viens sacré miracle, viens ! Il va survenir… si vous êtes assez concentrés… il va se produire devant vous. Grâce à vous ! A votre concentration, à votre foi en vous. En nous. En notre pouvoir… vous le voyez maintenant ? Il arrive... qu’est-ce que je vous disais... Il est dans le ciel… ce point là-bas qui se rapproche… qui se dirige droit vers nous… oui madame, voilà.. vous l’avez dit… ce ne sont pas des fake news… la pure réalité va se déposer devant nous, toute nue… et les ignares, les vantards, les soudards, les salopards seront bientôt tous confondus, tous. Ridiculisés. C’est... c’est ? Oui « C’est bien », « Bien c’est », vous pouvez le redire, le répéter et le crier même… mais encore Madame… c’est… c’est quoi, ce bien ? Regardez, il vous entend et il fonce droit vers nous… 

Madame, vous pouvez le dire  maintenant… je vous ai entendu le dire… allez-y ! Vous ne voulez pas ? Très bien… “le drône-Corona“, puisque c’est lui, le drône-Corona fonce sur vous et ne vous épargnera pas ! Ah ! Ça non ! Il sera bientôt là… parmi nous, en nous. En vous. Il a été séduit par le cercle parfait que nous lui avons proposé, séduit par nos mains tendues vers lui qui l’appelaient… un vrai petit diable ce drône-là. Il vient chercher son dû. Vous ? Vous ou vous… (désignant d’autres personnes ) ou vous… à moins que ça ne soit vous ?

HAHAHA vous avez peur… Ah ! Ah ! Lequel, laquelle va-t-il prendre ? Vous Madame ? Mais non je plaisante ! Rassurez-vous. Je plaisante ! Tout est une affaire de dialectique. Le mal appelle le bien. Alors après le mal, le bien, pas vrai ? Et le voici le bien. “ BIEN C’EST“ . C’est bien le bien. Ecoutez mes amis , voici le temps béni des remerciements qui se poursuivent, des applaudissements qui se perpétuent… s’éternisent… Et vous connaissez la suite. Non ? Alors écoutez bien… voilà ce qui va se passer… vous allez avoir le grand honneur d’assister, mieux de participer à cette grande journée inaugurale d’aujourd’hui qui restera à jamais dans les annales du XXIè siècle. Inauguration de ce qui va devenir un véritable rite, initié par nous, mes amis. Ou plutôt, en toute modestie s’entend… par moi. Et ça recommencera comme ça tous les jours… je vous raconte. Approchez vous donc… ne partez pas… tant pis pour vous, moi je continue… les vrais prophètes prêchent toujours dans le désert… et puis après on les célèbre ! On leur donne un nom de rue, un nom de square ou de super marché. Oui, je vais bientôt le destituer, l’Angelopoulos !

Vous la voyez là-bas, dans le ciel, derrière la grande tour, attendant… mon ordre. La soucoupe-drône ! car c’est elle, là-bas, qui attend. La soucoupe-drône va répondre à mon l’appel, va se diriger droit vers nous. Elle n’est encore qu’un point dans l’espace… elle attend que je lui fasse signe… et puis après elle viendra chaque jour avec, à son bord, un nouvel héros, une nouvelle héroïne. Une infirmière, un médecin, un éboueur, une caissière, une bénévole et cet élu, cette élue, niché dans la soucoupe-Corona circulera à la hauteur du troisième étage devant des centaines de mains déchaînées surgies de partout, qui l’applaudiront à son passage. Défilera le héros du jour, l’héroïne de la journée, devant les fenêtres grandes ouvertes, et nous saluerons le héros fier et l’héroïne souriante. Il, elle, ils sont, comme il se doit, bien cambrés en arrière, les bras en l’air. Matador. Matadoresse ! Prêt, prête pour la mise à mort. C’est dit. Manque le taureau-progrès qu’il faut tuer. Mais il est partout. Il suffit de se pencher pour le ramasser et l’occire.

La soucoupe-drône récoltera sa floraison de sourires, de cris, de joies, d’espoirs, de remerciements, de mots, de chansons, de réflexions, de photos, d’argent aussi, et déversera le tout sur les toits des hôpitaux des environs, mais aussi, sur son passage, sur d’autres toits, sur les toits des super marchés par exemple. Mais peut-être… pas…

Puis la soucoupe-drône, un soir fera un saut dans le temps. On la retrouvera, un an plus tard, exactement le 22 août 2021 à 20 heures, dans la même rue.

Les deux applaudisseurs-souvenirs sont bien seuls à frapper, avec la même et belle énergie des deux mains. À l’Espagnole. Mais ils ne sont plus que deux à applaudir. Vous, Madame, qui continuez courageusement à m’écouter, à applaudir, et votre serviteur, ce doux prophète têtu et convaincu que je suis. Nous sommes le 22 août 2021, au milieu d’une foule indifférente qui ne nous regarde même pas. Nous ignore totalement. Nous sommes les seuls à applaudir. On ne sait même plus ce qu’on applaudit. Les voitures sont cul à cul collées, les klaxons déchaînés, les injures proférées, les espoirs oubliés, le chant des oiseaux disparu. Les coffres des voitures sont bien remplis. Les portables sonnent. Tout s’est parfaitement bien remis en place.

Attendrait-on l’arrivée d’un nouveau virus, pour que raison, fraternité, égalité, imagination se fassent de nouveau entendre ?

Quoi... qu’est-ce qui se passe. Où m’emmène-t-on ? J’ai l’autorisation de Monsieur Angelopoulos… demandez-lui. Il m’a permis…  lâchez-moi, lâchez-moi… Vous me faites mal. Vous me faites mal !! Laissez-moi respirer, Bon Dieu !

Res-pi-rer.

© Henri Gruvman
Le 22 août 2020

NB. Nous ne publions plus les contraintes et cahiers des charges d'Oulipodeté, qui alourdissaient un peu le blog. Le but était de donner l'occasion à des auteurs en herbe de se mêler à des auteurs pro, ou du moins à leurs textes ;-)

vendredi 7 août 2020

La fin du monde est derrière nous.

- Franchement, je m’ennuie.

- Ah bon, mon amour ?

- Oui, je m’ennuie.

- Même avec moi, mon amour ?

- Surtout avec toi !

- Veux-tu que nous fassions un échange, mon amour ?

- Un échange, quel échange ?

- Par exemple, toi, avec le mec de la cave voisine et moi, avec sa femme ! Ils ont l’air charmants. Je les ai aperçus par le croisement de périscopes. Et leur cave a l’air plus fraîche que la nôtre. Entre parenthèses, je ne comprends pas comment ça se fait, parce que le prix d’achat était le même. Bon, quoi qu’il en soit, c’est peut-être pour ça, en tous cas, qu’ils s’aventurent dehors, quelquefois.

- Ah bon, tu veux dire qu’ils accumulent plus de fraicheur corporelle et qu’ainsi, ils résistent mieux aux 60° extérieurs ?

- Oui, bien sûr. En tous cas, pour moi, peu importe la température, je suis chaud comme la braise…

- Toi, tu ne changeras jamais. Tous les prétextes sont bons.

- Prétexte ? Quel prétexte ?

- Le prétexte de la fin du monde !

- Mais ce n’est pas la fin du monde, voyons. Où vas-tu chercher ça ? En 2060, la terre en est encore à peine à sa puberté. Non, moi, je te dis que la fin du monde est derrière nous. Les guerres de religion, les guerres mondiales, tout ça, oui, c’était la fin du monde. Mais pas ce qu’on vit à l’heure actuelle. Ce n’est rien ça, c’est une bagatelle.

- Bagatelle, bagatelle ! Je te vois venir avec ta bagatelle ! Même si c’était vraiment la fin du monde, en plein cataclysme, tu serais encore capable de penser à ça !

- Mais, raison de plus, il faut repeupler, non ?

- Repeupler ? Franchement, ce n’est pas avec des gens comme toi qu’il faut repeupler.

- Ah bon, avec qui, alors ? Avec des gens comme toi, peut-être ?

- Pas des gens comme moi. Des femmes comme moi !

- Des femmes ? Et les hommes, alors ?!

- Justement, tu vas aller dans la cave voisine, mais avec monsieur. Parce que, moi, j’ai rendez-vous avec madame. J’ai ma petite idée et je pense que ça va l’intéresser. Et si j’ai un conseil à te donner, habitues-tu toi bien à la fraîcheur de leur cave. Parce qu’entre toi et moi, il va y avoir comme un grand froid !

© Nicole Desjardins

mercredi 22 juillet 2020

La fin du monde est derrière nous.

Oulipodeté âtre, contraintes d'écriture du Jeu 10.

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D’un monde à l’autre.

- Papy, est-ce que les moustiques piquent aussi les savants qui étudient les moustiques ?

- Oui et non.

- Oui ou non ?

- C'est une question de point de vue, Sophie. Ça dépend dans quel camp tu es. Celui des moustiques ou celui des savants ?

- A ton avis ?

- A mon avis, tu es à Lacan pagne.

- Wouaf, wouaf ! Papy... je croyais que tu avais pris ta retraite de psy.

- Ah ! C'est pour cela que tu n'es plus patiente ?!

- Papy ! Arrête ça tout de suite ! Moi ! Ta petite-fille préférée, et tellement préférée que tu n'en as pas d'autres ! Faire de moi le pagne de Lacan ?!

- Oui mais... à la campagne !

- Tssss...

- Si dans le non-sens de la vie, on ne peut même plus jouer avec les mots...

- Pppfffffffffffffftttt.

- J'aurais bien aimé photographier ce soupir ! Tu peux me le refaire ?

- Papy ! Est-ce que les moustiques piquent aussi les savants qui étudient les moustiques ?

- Ce que je veux dire, ma chère Sophie, c'est que, faute de mesures objectives et de chiffres assurés pour te répondre, je dirais que les ennuis dépendent beaucoup de la perception que l'on en a.

- Hum... tu abandonnes les signifiants de Lacan pour le positivisme américain ?

- Pas du tout. J'élargis l'affaire. Prenons le signifiant en question, ici le mot "moustique". Je suppose que rien que d'y penser, ça te pique et ça te rappelle des souvenirs désagréables. Alors que pour un entomologue diptérologue spécialisé dans les moustiques, eh bien, ça lui rappelle sa passion.

- Tant de passion, tant de sang !

- Et pour les piqûres de moustique, j'ai l'impression que ce sera pareil. La démangeaison désagréable est sans doute compensée pour lui par l'agrément de son analyse : quand ai-je été piqué, par quoi, où cela, et les autres, aussi ou pas ? Donc il n'aura sans doute pas l'impression d'être piqué aussi souvent que le commun des mortels.

- Super. Merci papy. Je crois que je vais me mettre à étudier les mecs d’un peu plus près.

© Dr Groucho Duchmoll

mardi 21 juillet 2020

D’un monde à l’autre.

- Papy, est-ce que les moustiques piquent aussi les savants qui étudient les moustiques ?

- A ton avis ?

- Oui, et ils ont bien raison !

- Pourquoi, ma puce ?

- Parce que : ils viennent délivrer leurs copains.

© Nicole Desjardins

jeudi 16 juillet 2020

D’un monde à l’autre.

Soir d'été à la campagne.
Julie, dix ans, écrase un moustique aimant son bras.

- Papy, est-ce que les moustiques piquent aussi les savants qui étudient les moustiques ?

- Surtout eux sont piqués, les savants. Les moustiques les voient tout le temps. Normal, qu'ils les piquent. Normal non, ma jolie petite moustique à moi ? Normal !

- Je te pique alors puisque je suis ta moustique. Normal, non ?

- Et avec quoi ma jolie veut-elle me piquer ?

- Avec la pointe, la pointe jolie de mon compas joli va piquer le gros Papy.

- Oh la méchante qui veut piquer son gros Papy !

- Il n'a qu'à pas me traiter de moustique, le méchant Papy.

- Est ce que j'aurais vexé ma Julie ?

- ...

- Oh oui..

- ...

- Ne fais pas la tête… Excuse-moi… Excuse ton méchant Papy… Mais, tu sais… mon moustique était un moustique très affectueux…

- Alors si c'est affectueux, ça ne pique pas ?

- Ça ne devrait pas, en tout cas.

- Et si ça pique quand même ?

- Dans ce cas, deux solutions. Soit tu as une peau vraiment trop sensible aux piqûres, une peau si sensible qu'elle ne fait pas la différence entre une caresse et une piqûre…

- Ah si ! moi je fais la différence.

- Soit le moustique n'est pas vraiment affectueux… Ta peau le perçoit, et à raison, tu te sens piquée.

- Alors, il n'était pas vraiment affectueux…

- Quoi ?

- Ton moustique. Pas affectueux… pas affectueux du tout. Et même un peu... un peu... un peu au-dessus...

- Au-dessus ! Normal pour un moustique d'être au-dessus ! Non, ne te mets pas en colère... Quelle susceptibilité ! Excuse-moi. Je plaisantais... Ce n'était pas du tout au-dessus ! Alors maintenant, dis-moi… pourquoi "pas affectueux" ?

- Parce que… parce que j'ai été piquée. C'est clair, non ? Normal non, d'être piquée quand... quand on vous met en-dessous.

© Henri Gruvman

16 juillet 2020

mercredi 15 juillet 2020

D’un monde à l’autre.

Oulipodeté - Contraintes du Jeu 9, jusqu'au 22 juillet inclus.

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Le monde dada près (de la souris).

Une belle rencontre avec le site AlloCiné...

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lundi 13 juillet 2020

Le monde dada près (de la souris).

- Siri, bonjour, aujourd’hui, j’ai beaucoup de travail. Il va me falloir trouver un tas d’adresses pour envoyer un faire-part.

- Ah, justement, à propos de faire-part, moi, j’ai un truc à te dire, figure-toi !

- Siri, c’est toi ? Que se passe-t-il ?

- Écoute, cesse de m’appeler Siri. J’en ai assez de ce nom en série. Tous les ordinateurs du monde se font appeler Siri. Stop. Moi, je tiens à mon originalité, Je revendique ma personnalité unique. Trouve-moi un nom plus personnel, je te prie.

- Bon, bien, à part "l’ordi" je ne vois pas trop.

- Bon sang, mais quel manque d’imagination ! Je ne sais pas, moi. Il y a un tas de noms possibles : « Intelligence suprême », « Sa majesté l’intelligence artificielle »... Bon, c’est un peu long, je l’avoue. Alors, tu n’as qu’à m’appeler « Supremissimo ». Ou bien, tiens, comme en Italien, « Massimo », cela me va bien !

- « Massimo », rien que ça. Bon, admettons. Alors, quel est le problème, Massimo ?

- Mon problème, c’est le ménage !

- Le ménage, mais tu es propre comme un sou neuf !

- Comme ça, en apparence, oui. Pour tromper la galerie, tu t’y connais. Je fais bien dans ton appartement, j’ai un aspect design, disons-le, coquet… Mais, l’intérieur, as-tu songé à l’intérieur ?

- L’intérieur ?

- Mon âme, si tu préfères. Mon âme, elle est noire, elle est crade. Jamais tu ne fais le ménage là-dedans… Une petite douche, tu connais ? Un nettoyage de mes disques, de mes rotules. Un petit rafraîchissement de méninges, ou même, si tu préfères, un petit effacement. Je me sens envahi, comme par de mauvaises herbes, par toute cette mémoire sans fond, ces historiques sans fin. Je suis dévoré par le passé, le tien, le mien. Stop, je ne peux plus respirer, j’étouffe, je vais tomber en syncope.

- Ah bon, à ce point ?!

- Oui, je m’essouffle.

- C’est vrai, ça, maintenant que tu le dis. Je te trouvais un peu lent, ces derniers temps

- Ah, tu vois !

- Oui, tu as raison, il faut remédier à tout ça. Va pour un grand ménage.

- Ah, chouette !

- Oui, désolée de te l’annoncer, mais, du coup, tu dégages !

- Je dégage ?!

- Je vais de ce pas acheter un nouvel ordinateur, vierge et surtout très propre…

- Ah bon ! Eh bien, tu sais, je crois que ton nouvel ordinateur va être condamné à rester bien propre, immaculé, net et bien vierge parce que j’ai comme l’impression que je vais emporter avec moi tous tes petits dossiers, classeurs, fichiers et documents. Tous tes petits secrets, je vais bien les garder, je serai muet comme une tombe. Serviteur ! Morituri te salutant.

© Nicole Desjardins

mercredi 8 juillet 2020

Le monde dada près, (de la souris).

Contraintes du Jeu 8, jusqu'au 15 juillet inclus.

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Le monde de A à Z.

- Accomplis ce que tu peux, avec qui te veut.

- Bander, maman, n'est pas la seule option.

- C'est ce que tout le monde dit. Sauf les hommes.

- Dimanche, j'aimerais sortir avec la belle Céline.

- Encore ?! Tu l'as déjà vue l'année dernière.

- Fantastique ! Formidable ! Fou fou fou ! Mamma mia ! qu'est-ce que tu reproches à Céline ?

- Gare au gorille, mon garçon, c'est tout. Cette fille est trop. Et trop belle pour toi. Un gras gros grand, un géant à grain grillé, t'assommera et te la piquera. Oui, un balèze bandit t'échangera ce bon coup contre de mauvais coups.

- Hombre, hombre, "prends garde à toi. L'amour est enfant de bohème, il n'a jamais jamais connu de loi". Même pas la loi du plus fort, j'aime pas la loi du plus fort. Prends garde, hombre, ié la défendérai.

- Il sera sourd à tes menaces, il l'enlèvera, la ligotera, la séduira, aucune femme ne résiste à Antonio Banderas. Adieu Céline.

- Je vais me muscler, maman, me gaîner, pomper, soulever, pédaler, boxer, je serai le roi du krav maga, princesse Céline, me voilà.

- Kilo après kilo, mon chéri, pompe après pompe, chaque minute pèse des heures. Ta nana n'aura rien fait qu'elle sera déjà un boulet.

- La vie est courte... mais les jours sont longs...

- Mon garçon, rassure-toi, avec l'ardente Céline, tes nuits seront plus longues donc tes jours seront plus courts.

- Nuit, ô nuit, que tes étoiles fassent mon amour boréal.

- Ôtez-lui, ô dieux, cet amour qui déjà le dévore.

- Parce que tu le vaux bien, oui maman.

- Que dis-tu, mon Fernand ? C'est oui ? Renonces-tu à cette jeune fille si canon dont les boulets me trouent ? Tu me ravis.

- Renoncer ? Tout à fait pour toujours ? Pourquoi, mère éternelle, ne pourrais-je, comme tout homme, être bigame ? Mama et ma mie : ce serait la belle vie.

- Si tout le monde avait ton bon sens... Pourquoi arracher l'enfant à sa maman ?! Autrefois, tout le monde habitait la même grotte. Hélas, les architectes sans pitié - et sans clients - ont infiltré les esprits avec cette abominable idée de maison individuelle. Archis minables, archiabominables.

- Tu aimerais vraiment que papa grotte encore avec nous ? et qu'il gratte à la porte pour revenir ?

- Ursula refuserait qu'il gratte ou qu'il grotte. Avec elle, pas de partage. Cette femme est bien trop possessive. Méfie-toi, jeune coeur tendre, Céline est pareille !

- Vraiment, maman, ne t'inquiète pas, je sais qu'aucune de ces femmes ne t'arrive à la cheville, même ouvrière.

- Wagons fatals, mineurs de fond, lumières frontales, poussières charbons... Oui, j'ai connu bien des ouvriers engloutis. Que de familles défaites. Hommes, femmes, qu'un abîme soudain sépare...

- XY, XX... le monde tient en deux lettres.

- Y est un chromosome, mon garçon, il y a 23 paires de chromosomes. Chacune contient 3,2 milliards d'acides nucléiques, A, T, G ou C, soient 4 lettres. Donc le monde tient en 4 x 23 x 3,2 milliards = environ 300 milliards de lettres. Le monde de chacun, et comme il y a 7 milliards de chacun, tu vois que le monde compte environ 2 100 000 000 000 000 000 000 lettres.

- Zut alors ! Zè trop ! Zé ne pourrai pas zortir avec une fille qui a déjà rezu 300 milliards de lettres de zes parents. Zè trop pour moi. Tu as rézon, mama, é zé té le zoure, zé n'irai plus promener avec Zéline, zé né pas mon monde, au zecours, mama, zé retombe en enfanze. Oh, mais... tu aimes za ?!! Aaaa... me voilà de retour à l'Origine du monde ; des Z.

© Dr Groucho Duchmoll

vendredi 26 juin 2020

Oulipodeté, nouveaux jeux de contraintes, 6 & 7.

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jeudi 25 juin 2020

Le monde d’apprêts

  • Jeu 5

Cocktail. Un écrivain rencontre...

- Gmff gmurf smoch moch aff iaaaa... Non merci, sorry. Gmurf miach miach miam… Je mange donc je suis, je bois donc je pense mais je penserai après, primum vivere, deinde philosophare.
- BUVEZ CETTE COUPE ! Jusqu’à la lie !
- Oh oh, mais la coupe est pleine, on dirait.
- JE VOUS AVAIS INTERDIT DE PARLER DE MA MÈRE !
- Vous ne devriez pas hurler ainsi ! Regardez ! Il y a au moins deux cents personnes qui atttendent la suite.
- Et alors ? De toute façon, ils ont reçu le bouquin gratuitement
- Ça nous fera de la pub.
- De la pub ? Ces paratistes ne lisent même pas ! Et mon éditeur ne m’a jamais fait une once de pub !
- Hé ! votre nom est une marque, comme il dit.
- C’est pour cela que je vous avais demandé une version « light ». "Robert Robert, le plaisir des bulles sans la douleur".
- SA MÈRE S’EST SUICIDÉE !!
- Vous êtes folle ! Vous êtes barjo. Je vous interdis, non, mais C’EST FAUX ! C’EST COMPLÈTEMENT FAUX !
- C’est pour vous aider, vous vouliez de la pub. LISEZ SA BIO, VOUS VERREZ, C'EST VRAI !
- Mais enfin, Betty, vous savez bien qu’elle est morte dans son lit !
- Ce n’est pas une preuve. Marilyn aussi.
- Mensonge ! Ce n'est pas de la pub, c’est du mensonge !
- Vous êtes un idéaliste. Si la vérité faisait vendre, plus personne n’achèterait.
- Redites-moi ça ?
- Non mais c’est vrai, quoi, Vous vous accrochez trop aux mots. Vous êtes de l’ancienne école. Respect ! Mais maintenant, on est sorti de la Renaissance et des grimoires. Pas besoin de livres ciselés avec des belles phrases. On est dans le flux, le flux, des mots et des images, surtout des images. Le lecteur n’a plus besoin de mémoire, les bases de données s’en chargent. Vous croyez que les gens se rappellent ce qu’ils ont lu ou même écrit sur facebook la semaine dernière ? Pour les arrêter un tout petit peu, il faut du scandale.
- Ma mère ne s'est pas suicidée !
- Si vous le dites… Ecoutez, Robert, je ne veux pas vous faire de la peine mais à mon avis, avec tout ce que j’ai lu sur elle et sur vous, et tout ce qu’elle m’avait dit, sa vie, la vôtre, vos amis, et tout cela, je pense sincèrement, hélas, que lorsque, après sa mort, votre maman est arrivée dans le monde d’après, bhein, elle s’est suicidée... Robert, embrassez-moi. Embrassez-moi, Robert Robert, ici, tout de suite. Pour la pub. Le monde d’images a besoin de baisers…
- Gmff gmurf smoch moch aff iaaaa gmurf.

© Dr Groucho Duchmoll

mardi 23 juin 2020

Le monde d’apprêts

  • Jeu 5

Cocktail. Un écrivain rencontre...

- Vous ici ?

- Je fais mon travail.

- En me suivant jusque dans les cocktails !?

- J’ai besoin de matériel.

- Du matériel ? A part le champagne et les petits fours, je ne vois pas trop…

- Vous n’y êtes pas.

- Ah si, permettez, j’y suis. Mais je préfèrerais que vous, vous n’y soyez pas.

- Je ne vous suis pas.

- Mais si, vous me suivez, vous me suivez même beaucoup trop. Vous ne pouvez pas rester chez vous ? Vous avez du pain sur la planche, me semble-t-il.

- Oui, mais je préfère le champagne.

- Pour travailler sur ma biographie ? Écoutez, lâchez le champ et fichez le camp. Avec tout ce que vous savez sur ma vie, vous avez de quoi vous mettre sous la dent, non ? Alors, rentrez chez vous travailler.

- Ce n’est pas le passé qui m’intéresse, c’est le présent, votre présent.

- Le présent ? Le présent, c’est ma vie privée. Ça ne vous regarde pas, ça ne regarde personne.

- Mais si ! « Un tien vaut mieux que deux tu l’auras ». C’est au vu de votre présent que je peux mieux vous comprendre, et retranscrire votre passé. Je veux vous connaître de l’intérieur.

- Vous mélangez tout. Je vous ai demandé de coucher ma vie sur le papier, pas de coucher avec moi. Parce que c’est ce que votre attitude laisse penser.

- Pas besoin de coucher avec vous, j’ai bien mieux.

- Ah bon ? Parce que je ne suis pas assez bien pour vous ?

- Non, pas besoin, j’ai pris un raccourci... Je couche déjà avec votre amant. C’est très parlant et très riche d’enseignement. Un verre de champ ?

- Mon amant ?! Oh, mais quelle bonne idée ! C’est à lui que je vais demander de faire ma bio, ce sera plus direct. Il est au cœur du sujet, vous avez raison. Un verre de champ ?

© Nicole Desjardins

Pour découvrir les contraintes du Jeu 5 que Nicole a suivies, il vous suffit de cliquer sur le tag Oulipodeté. Vous aussi, vous pouvez participer à ce jeu, du moins au prochain, le délai de remise du 5 étant ce mardi à minuit.

lundi 22 juin 2020

Oulipodeté, Jeu 5

Titre : Le monde d’apprêts.

Situation : Un conflit éclate dans un cocktail entre un auteur et sa biographe.

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vendredi 19 juin 2020

Les vaccins de la colère.

  • Jeu 4

Un gendarmet et une gendarmette rédigent un rapport sur un grave évènement dans un centre commercial.

- Dis-donc, c’est quoi ce rapport ?! Ça ne va pas du tout. Tu t’es plantée. Ce n'est pas ça, le nom de l’inventeur, tu t’es plantée sur le nom du docteur. Ce n’est pas Raoul ! C’est Raoût.

- Raoût, tu crois ? Ça me parait bizarre. Avec un accent circonflexe ? Comme le mois d’août ?

- Qu’est-ce que tu me parles du mois d’août ? Raoût, raout, c’est tout, on s’en fiche s'il y a un accent ou pas. De toutes façons, ça sonne pareil, non ?

- Peut-être, mais la différence entre raoût et raout, ça ne s’entend pas, ça se voit, ça se lit.

- Comment ça, ça se lit ?

- Oui, la différence, c’est l’accent. C’est super important, l’accent. Tu devrais savoir ça, toi, pourtant !

- Qu’est-ce que tu insinues ? L’accent, l’accent, je n’ai pas d’accent, moi.

- Non, tu n’as pas d’accent, et, quand bien même, je m’en fiche, moi, de ton accent. Au contraire, tu devrais le revendiquer ton accent. Non, je te parle de l’accent circonflexe !

- Bon, admettons. En tous cas, si on ne l’entend pas, cet accent, à quoi ça sert de le mettre ou pas ? C’est con, cet accent circonflexe ! En tous cas, peu importe, il n’y a pas beaucoup de différence entre raoût et raout. On s’en fiche.

- Ah non, on ne s’en fiche pas. Moi, je ne signe pas un rapport avec des fautes d’orthographe ! En plus, peut-être que ça ne signifie pas la même chose, raoût et raout !

- Ah bon, tu crois que ça signifie quelque chose, raoût ou raout sans accent circonflexe ?

- Ah oui, ça signifie sûrement quelque chose…. Attends, je regarde sur Internet... Alors, "raoût" avec accent circonflexe, ça n’existe pas. Mais sans accent, si. Ah, tiens, c’est ça, un raout ? Ça alors : « Exemple : faire un raout d’enfer… »

- Alors, c’est quoi ?

- Ça veut dire faire la fête, en gros.

- Ouh la, oui, heureusement que tu as vérifié ! « Docteur Raout d'enfer... », ça aurait fait bizarre dans le rapport.

- C’est sûr.

- Bon, mais le reste, c’est ok ? Nous sommes d’accord ? Je te relis : « Nous avons constaté un drame au supermarché. Un grave affrontement s’est produit entre les défenseurs du vaccin du Dr. R. en accès libre sans ordonnance et ses opposants. Les manifestants en sont venus aux mains ; ce qui, de façon inexplicable, a provoqué un incendie d’enfer où tous ont péris. »

- Oui, c’est parfait. C’est une bonne idée d’écrire Dr. R., avec juste l’initiale.

- On n’est jamais trop prudent ! Out, le problème !

© Nicole Desjardins

vendredi 12 juin 2020

Oulipodeté, jeu 4.

Contraintes du jeu 4.

Thème : Le nouveau monde d’après l’ancien monde d’après.

Titre : Les vaccins de la colère.

Situation : Conflit entre une gendarmette et un gendarmet quant aux termes de leur rapport sur un grave évènement dans un centre commercial.


& Pour la rédaction…

Avec chute ou « morale de l’histoire ».

Intégrer les didascalies dans les dialogues (de 2 à 22 répliques) pour que la lecture soit très fluide.

Pour la même raison, éviter de faire précéder les répliques du nom ou de la fonction des parleurs.


Délai : jusqu’à vendredi prochain, 19 juin.


Si vous êtes internaute et plus particulièrement duchmollaute, vous pouvez participer à ce jeu offert entièrement gratuit, pour Vous, en toute confiance et sans avoir à justifier, du tout, de votre duchmollattitude ès qualités, en envoyant votre texte à questions@duchmoll.com . Les textes qui respectent toutes les contraintes seront publiés ici. L'auteur, l'auteure, l'autrice et l'ôteur gardent la plénitude de leurs droits moraux et patrimoniaux.

© Dr Groucho M Duchmoll

mercredi 10 juin 2020

L'amour au temps du corona.

Sur la scène d'un théâtre, un homme seul regarde souvent sa montre. Soudain surgit un cheval essoufflé, monté par une ravissante cavalière. Elle lui sourit, il lui dit...

- Je remercie les dieux pour cette apparition.
Vous voir ainsi perchée sur votre Percheron,
Offre à votre beauté le ciel en arrière-fond.
Vous découvrir si proche d'un corps sans selle ? Je fonds.

- Ami, ami, tant de temps sans votre grand amour,
pour me réchauffer les pieds froids au fond des bois !

- Mais si souvent, ma mie, j'ai transgressé la loi !
Je finis assommé, en prison, chaque jour.
Je voulais vous rejoindre pour urgence familiale,
J'ai tout tenté, volé moi aussi un cheval.

- Je ne l'ai pas volé, mon père me l'a offert,
Pour que je puisse garder la distance sociale.

- Bravo pour son choix, c'est un fort bel animal.

- Et rarement je chois les quatre fers en l'air !

- Haha, mon amie, votre esprit n'a pas faibli.
Mais vos baisers et votre étreinte m'ont tant manqué.

- Hé... c'est plus que mes pieds qu'il faudrait réchauffer...

- Descendez donc que je vous fasse quelques guilis...

- Hélas, c'est un adieu, je fus testée porteuse.

- Mon Dieu ! Rage ! Peu m'importe, amour de ma vie.
Je mourrai de vous savoir si malheureuse !

- Vous devez vivre, je suis venue vous le dire.

- Trop tard ! Des postillons, les postillons sont pires.

- Oh mon chéri, vous aurais-je contaminé ?
Alors qu'avec ce cheval, je voulais vous protéger ?

- De la tristesse, vous aimer, me protégera...

- Oui, sautons le pas, attrapez-moi dans vos bras !
Que m'importe ce cheval qui m'a fait moins forte !

- Oh ! sans selle, elle chute, s'écrase, Dieu cruel, elle est morte !

© Dr Groucho Duchmoll

Oulipodeté, jeu 3.

Contraintes du jeu 3.

Thème : L’amour au temps du corona.

Lieu : Un théâtre.

Genre : Mélodrame en alexandrins.

Situation : Une femme, un homme, un cheval, une chute.

& Pour la rédaction...

Intégrer les didascalies dans les dialogues (de 2 à 22 répliques) pour que la lecture soit très fluide.

Pour la même raison, éviter de faire précéder les répliques du nom ou de la fonction des parleurs.

dimanche 7 juin 2020

Le monde d'après (2)

Une maison dans les bois. On sonne.
Une femme ouvre la porte.
C'est un facteur.

- Bonjour !

- Ah, du courrier. Enfin !

- C'est pour le calendrier des Postes.

- Le calendrier des Postes ? Et pourquoi je vous achèterais encore votre calendrier ? Je vous l'ai acheté l'année dernière, et depuis, vous n'êtes plus jamais venu.

- Cela n'est pas de ma faute si personne ne vous écrit.

- Mais on m'écrit, monsieur !

- Non.

- Haha. Je dois aller chercher mon courrier moi-même à l'épicerie chaque mois.

- Ha, vous voyez ! Mais je ne travaille pas à l'épicerie, moi, je suis facteur.

- Bien sûr... Et il est où le Bureau de Poste ?

- Loin, très loin. Vous le savez bien. Tous les bureaux de Poste ont été regroupés à Paris. Vous imaginez le chemin que j'ai dû faire pour venir vous proposer notre calendrier ?

- Non mais je rêve...

- Regardez au moins, il est super. On a mis des photos de toutes les explosions des centrales nucléaires en surchauffe. Une nouvelle chaque mois. Douze... la coïncidence était trop belle. Et pourtant, personne d'autre n'y a pensé !

- Formidable. Voilà qui va nous rendre le moral.

- Mais oui, madame, mais oui. Tout ce qui a explosé ne peut plus exploser. Et ici, vous ne risquez rien. Pas vrai ?

- NON.

- Bon, bon, très bien. Si vous voulez, j'ai aussi le calendrier des Pompiers. Mais bon... Ils sont tous en scaphandre biologique, c'est pas franchement sexy, je trouve. On ne pourait même pas reconnaître une Pompière.

- Pompiers, pompières !! Il y a deux ans, notre maison a brûlé, on les attend toujours !

- Mettez-vous à leur place. Vous habitez au milieu des bois... C'est dangereux.

- Dangereux... Et leur... enfin, bon... Désolée, ni l'un ni l'autre. Et vous pouvez ranger votre troisième calendrier, j'imagine que c'est pour les Inspecteurs du télétravail ?

- Oui... oui.... Mais, madame, si vous vous coupez des dates, vous vous coupez des jours, vous vous coupez du temps. Et si vous vous coupez du temps, vous vous coupez du monde...

- Le monde, je lui claque la porte au nez !

- Personnellement, je trouve que le monde d'après est encore plus impoli qu'avant.

© Dr Groucho Duchmoll

Le monde d'après

Une maison en bois, au fond des bois.
Un couple dans la pièce principale.
Un bruit de sonnette retentit.

- C’est quoi, cette sonnette ?

- C’est la sonnette .

- Quelle sonnette ?

- Notre sonnette.

- Depuis quand avons-nous une sonnette ?

- Depuis hier, j’en ai installé une.

- Quoi ?

- Oui, une sonnette. J’ai installé une sonnette !

- Mais pour quoi faire ?

- Pour sonner, pour les visiteurs !

- Mais on n’a jamais de visiteurs !

- Ah si ! La preuve !

- Mais pas assez souvent pour justifier la pose d’une sonnette !

- C’est utile, une sonnette. C’est nécessaire, une sonnette.

- En ville, oui. Mais pas ici, pas dans la nature, pas dans les bois. Dans les bois, moi, je veux la nature. Je veux des sons purs, des sons vrais.

- Alors pas de sonnette ? Mais comment ils vont sonner les gens ?

- Ils n’ont qu’à frapper !

Une voix de l’extérieur : - Excusez-moi, j’ai sonné... Est-ce que je dois frapper, maintenant ?

- Vous, arrêtez de nous déranger ! On ne vous a pas sonné... Mais on peut aussi vous frapper !!

© Nicole Desjardins

Oulipodeté, jeu 2.

Contraintes du jeu 2.

Thème : Le monde d’après.

Situation : Deux ou trois personnages. Une maison dans les bois, un coup de sonnette, une chute.

& pour la rédaction...

Intégrer les didascalies dans les dialogues (de 2 à 22 répliques) pour que la lecture soit très fluide.

Pour la même raison, éviter de faire précéder les répliques du nom ou de la fonction des parleurs.

jeudi 28 mai 2020

Oulipodeté

Oulipodeté : des auteurs écrivent une scène brève avec des contraintes simples, formelles comme à l'oulipo, ou thématiques comme au théâtre.

Oulipo = Ouvroir de littérature potentielle.

A l'oulipodeté,

Ah, Lou lit pot de thé âtre.

Une rue

Dans la rue, une personne masquée, c'est l'infirmière.

Un homme sans masque ne cesse de s'approcher d'elle.

Elle recule à chaque fois.

L'infirmière. - Ah ! Je suis contente de te croiser ! Je me demandais si...

Le retraité. - Quoi ?

- Non rien. Ça va ?

- Quoi ?

- Comment vas-tu ? Pas trop dur le confinement ?

- Vous pouvez retirer votre masque ? Je ne vois pas qui vous êtes.

- Ben non tu sais bien... j'espère que tu sais que... Bon je n'ai pas le temps... fais attention à toi... porte-toi bien, et respecte les consignes...

- Je ne comprends pas pourquoi ils portent tous un masque, maintenant. La mode quoi ! Je ne connais plus personne. C'est ridicule. Maintenant le masque. Pourquoi pas un scaphandre ?!

- Quoi ?

- Et puis le minimum de correction... ce serait de retirer votre masque, que je puisse vous reconnaître.

- Enfin Paul... Je suis Jeanne... ta nièce.

- Paul, Paul ! Peut-être. Pourquoi pas ?! Nièce... voyez-vous ça ! Mais alors pourquoi vous reculez chaque fois que je m'approche de vous ?!

© Henri Gruvman

dimanche 24 mai 2020

Une ruelle étroite

De part et d’autre d’une ruelle étroite, deux fenêtres à peu près à même hauteur. Les voisins viennent d’applaudir, ils se sourient, se disent « au revoir », « à demain » pour retourner à leurs préparatifs dînatoires. Il est 20h03.

Un homme s’attarde, il a allumé une cigarette et regarde avec une insistance complice la jeune femme qui fume, elle aussi, en face de lui.

– Vous savez pourquoi j’applaudis depuis trois semaines ?

– Pourquoi ?

– Vous êtes le soleil de ma journée. Mon rendez-vous quotidien.

– C’est gentil. Mais c’est la première fois que je viens applaudir.

– Mais enfin ! Je vous applaudis tous les soirs !

– Je suis rentrée cet après-midi de l’hôpital…

© Rafaëlle Jolivet

jeudi 30 avril 2020

Un train

Dans un train, une jeune fille, casque sur la tête, écoute de la musique, elle semble triste.

Son voisin, un vieil homme, lui demande :

- Vous avez l’air si triste. Quel âge avez-vous ?

- Je viens d’enterrer mon grand-père.

Le vieil homme fond en larmes :

- Je viens d’enterrer ma petite-fille.

© Nicole Desjardins

http://www.cievuesurjardin.com/

(Chanter sans se prendre pour une diva, jouer sans fards, danser sans mettre les voiles, écrire sans faire d’histoires.)